Les archives des commentaires poétiques de Mohamed Salah Ben Amor :1- Les poèmes de Jocelyne Mouriesse : 1-15: Antillaise !

Jocelyne Mouriesse

 

Antillaise !

Tu m’as prise au piège de filets dérimants
Dans la senne morte ou vive je ne sais plus… je me débats 

j’affûte mes éperons … Aux Rostres tu ne gagneras pas !
Autant en emporte les yoles et le Vent !

Yé cri !

Si je dis Pipiri au lever de mes papillottes, dis, tu me répudies ?
Tu me dénonces me mets à pied ?
Vas-tu me faire chanter ?

Si je suis l’horizon du regard, y vois-tu les pas de Ti Jean ?

J’ai mis mon masque blanc ma peau noire perce-t-elle sous mes dessous troublants ?
Et à l’heure du serin 

Tu t’émeus de mes pleurs et me noies de câlins ?
Je convoite une caïmite du coin voyou de l’œil
Que fais-tu de la feuille ?

Et si c’est un chadron, as-tu l’iode à la bouche ?
Je reviens de la plage, tu me passes du savon, tu me montres la douche ?

Tu m’offres un jus de canne, tu bois un petit punch, tu m’ouvres trois soudons
Sais-tu ce qu’il nous manque pour que tout ça soit bon ?
N’oublie pas le couteau ti pilon magoton…

Si je dis mabelo, veux-tu que je t’enlace ?
Et si Mona me manque, tu me joues de la flute, tu vas quérir Cilla, tu m’abimes en silence ?
Et si je pleure Barel, tu sors ta clarinette ou bien tu déménages ?

Ma tête tourne un peu je me sens « chouval bwa », ferons-nous bon ménage ?
J’appelle Caroline, il te pousse des moustaches ?
Et si j’invite Julie, tu oublies mon parfum et tu t’en amouraches ?

A présent j’ai les yeux tout de chagrins perdus
Entre les mèches frêles d’un filao bossu.

Si je cherche mal ma voie tu m’ apprends ta « philo » ?
Si un mal s’égarait dans ma gorge, tu trouverais le « siwo » ?
Et si dans la fièvre je cite Polius 73 verset 74, tu lui rentres dans le chou tu ménages la chèvre ?

Si j’ajoute sept ni-nains, les trouves-tu charmants ou les juges-tu mièvre ?
Entre l’igname blanche et l’igname violette, fais-tu la différence entre deux racines sœurs ?

Si je te dis « chiclet », mâcheras-tu mes mots sans t’étrangler avec ?
Je pars en guerre un poisson sous le bras, tu me cries de l’armer ou tu fais un malaise ?
Je poignarde des crabes pour un bon matoutou, tu grimpes sur la falaise ?
Cueillie la feuille, elle n’est plus au bananier, elle n’est plus au régime
Surveille le caramel ou les amandes se cassent !

Si je dis philibo, floup et doucelette, tu craques ou tu résistes ?
Je danse une mazurka et je tiens à sa nuit, désertes-tu la piste ?
Je dis tout haut « Lakou », répondras-tu « Achi » ?

Je dis tout haut « Moncho », répondras-tu « Zémi » ?
Je te parle de mes frères en fais-tu tes amis ?
Coiffée d’un panama, je feuillette un bottin empesé de culture.

Puis je bute sur la ligne et je m’écrie « wopso ! » La vie n’est que fritures !
Prendras-tu ton chapelet pour dire avec moi un « Ave Marius » ?
Ou diras-tu « J’accuse » et feras ton Gugusse ?

Et si à l’occasion je caresse du doigt des feuilles frileuses à peine déflorées du fleuret d’un regret
Songes-tu à Marie de sa pudeur vêtue ?
Et quand dans la pénombre j’étalerai mon linge à l’aube des astres nus,
Abandonneras-tu nos ombres envoutées effondrées et fondues
A la nature aux doux délires de l’ablani ?

Et si je me confie tout bas là contre toi et ta peau qui frémit
Juste pour soupirer mon extase et te dire sans le moindre remords
Est-ce que la cour dort ?
Oseras-tu me dire que je , que mes…

Que les…

Que les lignes ici allongées sous tes yeux… ces caresses

Ne sont pas antillaises… ?

 

C’est assurément l’unique poème démesurément long que j’ai lu à cette auteure. Il constitue donc une étrange exception dont elle seule détient le secret. Et pour cette raison, si je ne l’ignore pas, puisqu’il fait partie de son œuvre, je ne m’étalerai pas sur son contenu et son style, me contentant de faire là-dessus quelques remarques brèves.

Pour ce faire, je commence, cette fois,  par la fin, en répondant à la dernière question posée par la locutrice, que ce poème est franco-antillais. En effet, la langue au niveau syntaxique est, sans contestation aucune,  celle de Molière mais sur le plan lexical, elle  est fortement teintée de la  couleur locale martiniquaise . Certes, la lecture d’un tel texte est difficile pour un non-natif de cette contrée du monde, parce qu’il doit à chaque pas consulter des dictionnaires spécialisés pour saisir le sens de plusieurs mots .Mais ,elle ne manque quand même pas de charme, car le produit littéraire en général  qu’il soit poétique ou en prose est pareil à une belle créature : plus il est facile à lire plus, il perd son attrait . Grosso modo , le message que j’ai saisi à travers ce poème construit sous la forme d’une longue série de phrases conditionnelles délirantes est l’affirmation par la poétesse de son identité amoureuse à un bien-aimé réel ou potentiel , car l’amour se teinte aussi de couleur nationale ou régionale malgré son fond humain et universel .J’ai bien apprécié aussi le rythme engendré en même temps par la répétition excessive de la structure syntaxique conditionnelle introduite par « si » et la haute fréquence de la modalité interrogative .

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