Mohamed Salah Ben Amor: L’Amour et la Mort dans l’imaginaire poétique de Monique-Marie Ihry

Monique-Marie Ihry est une poète française contemporaine. Elle vient de publier à Tunis un recueil intitulé Rendez-vous manqués qui peut bien être le premier à être consacré totalement par une poète française ou même européenne voire de l’Occident tout entier à l’éloge de son défunt amant. Étant donné que nous avions eu l’honneur de suivre de près l’éclosion de cette expérience originale et de donner nos appréciations sur la plupart des poèmes qu’elle a générés au moment de leur naissance avant de préparer le recueil pour l’édition à la maison Ichraq (Levant), nous allons essayer, dans cette modeste étude, de nous approcher de l’univers poétique de l’auteure et d’y déceler les éléments constitutifs les plus pertinents.

L’ensemble des poèmes réunis dans ce recueil sont dominés, du fait de la nature du thème particulier autour duquel ils gravitent à savoir l’éloge du défunt amant, par le couple : amour/mort qui sont apparemment contradictoires, ceci étant dû au fait que l’amour, qui n’est à l’origine selon Sigmund Freud que le désir sexuel, incite l’individu à s’attacher à l’existence vivante et à la renforcer par la fertilisation et la procréation, tandis que la mort anéantit quant à elle cette existence vivante et la réduit à néant. Et c’est pour cela que leur présence réunie dans la conscience humaine déclenche nécessairement une crise aiguë qui prend généralement deux dimensions : l’une psychologique et l’autre métaphysique. C’est de cette crise qu’est née l’expérience poétique de Monique-Marie Ihry, puisque c’est elle qui l’a fait venir de la prose à l’écriture poétique.
Comment cette expérience poétique a-t-elle donc pris forme ? Quels sont les fruits qu’elle a portés ? Ce sont les deux questions dont les réponses intéressent tout particulièrement le critique parce que le cas de Monique-Marie en tant qu’individu est l’un des cas humains des plus répandus en tout lieu et tout temps sans cela ne donne forcément naissance à une expérience artistique. En effet, ce qui différencie le créateur de l’homme ordinaire n’est pas l’aptitude à transformer le réel en fictif, car cette faculté est commune à tous individus normaux de l’espèce humaine, mais plutôt la capacité de créer un monde imaginaire sublime répondant aux deux conditions de l’originalité et la cohérence. C’est justement ce monde, issu de la singularité de l’histoire individuelle et façonné par les dons de l’artiste et ses compétences hors-pair, qui suscite l’intérêt du critique et du lecteur avisé. C’est, pour plus de précision, un univers intérieur sous forme d’un système de représentations constituant une sorte de rêve dans lequel se réfugie le créateur de temps à autre pour alléger, ne serait-ce que momentanément, les pressions qu’exerce sur lui la réalité externe. Et c’est en plongeant profondément dans cet imaginaire, qu’il en tire la quintessence de ses œuvres artistiques.
Comment nous apparaît donc le monde poétique de Monique-Marie Ihry ? Quelles sont ses composantes et ses spécificités ?

Cet univers poétique, tel qu’il se manifeste au lecteur à travers ce recueil, se compose de deux niveaux superposés diamétralement opposés : le premier revêt l’aspect d’un gouffre terrestre affreux aussi semblable à l’enfer. Celui d’en haut est quant à lui extrêmement beau, majestueux et lumineux. Dans le niveau d’en bas s’est installée la poète et dans le niveau supérieur a pris place l’âme du bien-aimé.
Mais avant de tenter de dégager les éléments constitutifs de cet imaginaire, jetons un regard sur la plate-forme référentielle qui l’a généré. Il s’agit d’une histoire d’amour foudroyante vécue par la poète au cours des derniers jours d’un homme qu’elle rencontra par hasard et qui tomba lui aussi amoureux d’elle. Mais le destin a décidé de le rappeler rapidement auprès de son créateur.
Essayons d’abord de décrire les aspects généraux du niveau d’en bas avant de passer à la tâche la plus difficile qui est de mettre à nu son mode de fonctionnement dans la génération de l’imaginaire de la poète.
I. La plateforme réaliste de l’expérience de la poète : l’histoire d’un coup de foudre qui tourne à la tragédie
Les débuts de ce coup de foudre vécu par la poète restent après la lecture du recueil assez incertains. En effet, pas moins de trois versions sont données par la locutrice sur ce point. L’une d’entre elles seulement serait-elle vraie tandis que les deux autres ne seraient-elle que fictives ? Ou bien encore y a t-il entre les trois un lien invisible qui échappe au lecteur ?
Voici les trois versions en question :
I.1. La première version
Dans la préface de l’ouvrage, l’auteur a exposé les circonstances dans lesquelles elle a connu pour la première fois son futur amant. Cela s’est passé un jour par téléphone alors qu’une voix masculine anonyme la contacta en l’appelant par son prénom. Alors qu’elle était sous l’effet de la séduction de cette voix, l’homme coupa brusquement la communication sans se présenter. Une année plus tard jour pour jour, quelqu’un a sonné à la porte de son appartement, et en ouvrant, elle s’est trouvée devant « un homme grand, souriant arborant un charme rieur et engageant, qui tenait dans ses mains viriles à souhait un bouquet de roses incarnat à l’odeur enivrante »(1). Et tout de suite sans la moindre présentation, ils se jetèrent dans les bras l’un de l’autre comme s’ils se connaissaient et s’aimaient depuis longtemps. Monique-Marie finit son histoire en ces termes : « J’avais devant moi un homme qui avait surgi d’un mystère virtuel le plus complet, avec qui j’allais passer les quelques mois qui lui restaient à vivre… »(2).
I.2. La seconde version
Dans un poème intitulé Rencontre, l’auteure raconte qu’elle a vu son amant pour la première fois dans une gare :
Vous étiez beau Monsieur sur le pas de la gare
Lorsque je vous vis un jour au seuil de mon cœur .(3)
I.3. La troisième version
Dans un autre poème intitulé Champs-Elysées qui est ici en l’occurrence le nom d’un café et non le fameux quartier parisien, l’auteure raconte qu’elle a rencontré son futur amant dans ce café. Serait-ce la deuxième rencontre faisant suite à celle de la gare alors qu’il ne s’était pas rendu compte de sa présence au milieu de la foule ? Aucune précision n’est apportée à ce sujet dans tout le poème. Voici ce qu’elle a raconté :

Je vous aperçus enfin aux Champs-Élysées
Un soir où luisent les espoirs des cœurs transis
Où l’on désirerait voir se réaliser
La quintessence inouïe d’une poésie

Vous regardiez dans le vague de vos pensées
Je m’assis à la terrasse de ce café
Commandai un thé de cette voix cadencée
Qui vous fit alors sursauter, me regarder(4)

Cette histoire d’amour réelle, fortement tragique et bouleversante est profondément ancrée dans la mémoire de la locutrice. Et, puisque c’est de l’histoire en question que la totalité des poèmes du recueil est issue, on peut dire qu’elle fait dès lors partie de l’imaginaire de la poète où elle apparaît sous forme de réminiscences-éclairs éclatantes pour les unes et autres sombres pour les autres et qui sont également semblables à des empreintes légères et éparses, ou pour être plus précis, à une série de flashbacks extrêmement rapides ressemblant aux tremblements secondaires qui suivent la secousse principale violente et brusque.
Quant au reste de l’imaginaire, il se compose d’un faisceau de songes très diversifiés qui se forment brusquement à partir de petits détails faisant partie intégrante du niveau d’en bas et dans lesquels la locutrice plonge de tout son être dès leur apparition au milieu d’un cadre spatio-temporel à caractère mythique, sans que cette fuite en arrière lui permette toujours de recouvrer son équilibre psychique perdu.
Cela revient à dire que l’acte poétique dans ce recueil s’accomplit dans deux sens opposés : il est soit rétrospectif et dans ce cas il prend l’une des deux formes suivantes : la première est l’évocation délibérée du passé pour revivre les moments heureux que la poète a passés auprès de son défunt amant. La seconde est l’assaut que livre le passé lui-même sur la mémoire de la locutrice en la lacérant d’images funèbres qui lui rappellent son départ définitif. Quand au deuxième sens qu’emprunte l’acte poétique, c’est celui de la production en imaginant un monde magnifié où la poète retrouve son feu amoureux et passe des moments fictifs avec lui. Nous voyons ici que le premier sens est la direction qui mène vers le gouffre terrestre, alors que le second conduit soit à ce gouffre, soit au niveau d’en haut où loge l’âme du défunt.
Tentons à présent de relever les modes de fonctionnement des deux niveaux de l’imaginaire poétique de Monique-Marie Ihry.
II. L’imaginaire de la poète et son mode de fonctionnement dans la production du sens
L’imaginaire de la poète, comme nous l’avons montré, a une structure à deux niveaux. Prenant elle-même place dans celui d’en bas, l’âme de son amant défunt s’établit dans celui d’en haut. Cet édifice, la locutrice s’est évertuée à le bâtir pierre par pierre tout le long du recueil depuis le départ définitif du bien-aimé vers l’au-delà, poussée bien entendu par la passion qu’elle lui voue mais aussi par sa croyance religieuse chrétienne selon laquelle, comme toutes les croyances monothéistes d’ailleurs, l’âme du décédé monte au ciel où elle s’installe dans l’attente du jour de la résurrection et du dernier jugement.
Sous quels aspects apparaissent chacun des deux niveaux de cet imaginaire ?
II.1. Le niveau inférieur de l’imaginaire et les conditions de la poète en son intérieur
Le niveau bas de l’imaginaire de la poète est constitué lui-aussi de deux zones qui sont en l’occurrence juxtaposées et non superposées. La première est incluse dans le passé sous forme d’un souvenir où se mêlent les quelques moments heureux qu’elle a vécus en compagnie de son amant et l’état de déprime totale qui a suivi sa mort. La seconde est située dans le présent et a l’aspect d’un gouffre terrestre.
Cette structure double rend possible le passage du Moi de la poète, d’une façon alternative, par quatre états affectifs différents à savoir : la sensation d’abandon et de solitude doublée de l’endurance de la privation causée par l’absence du bien-aimé, le rappel des moments courts mais heureux passés à ses côtés, la hantise dans le psychisme de la poète de l’image sombre de la fin tragique du défunt, et enfin la quête de refuge dans le rêve mais au sein de ce niveau-bas et non en dehors de ses limites, à la recherche d’un échappatoire susceptible d’atténuer le mal dont elle souffre.
II.1.1. Le premier état : la privation du bien-aimé
La poète a consacré à la description de ce premier état affectif un bon nombre de poèmes comme le montrent ces fragments :

Mais cet automne n’est qu’un illustre imposteur

Les couleurs de mon âme ressemblent au néant

Cette pluie étoilée ne conduit au bonheur
L’absence est cruelle, réels étaient mes rêves

L’automne semble s’est installé tout à fait

Dans les méandres de ces souvenirs surfaits

(Bonheurs perdus, pp. 41-42.)

Le soleil s’est éteint dans le ciel ce matin

L’horizon de mon cœur s’est teinté de chagrin

Les boutons de rose se meurent avant d’éclore

Les fantômes nocturnes s’installent à l’aurore.

(Silences, p. 43.)
La Terre semble s’être arrêtée de voler

Les êtres dorment, les oiseaux en leur envolée

Ont déserté notre Monde le temps d’un rêve
La nuit s’est installée, la vie s’en est allée

Les angoisses prennent possession des allées

Sinueuses de mon âme brune esseulée

(Rêves de vie, pp. 45-46.)
II.1.2. Le deuxième état : le rappel du passé heureux auprès du bien-aimé
Bien que la période où la poète a atteint le faîte du bonheur n’ait duré que quelques mois, la récurrence du recours à cet espace temporel restreint dans l’ensemble des poèmes du recueil est très élevée et ce, du fait qu’elle soit à ses yeux la phase la plus éclatante et la plus précieuse de sa vie. C’est pour cette raison que cet état affectif est décrit le plus souvent comme une extase enivrante fortement ressentie par la poète tel qu’on le constate dans ces vers :

Un oiseau poète gazouille allègrement

À la vue attendrie de ce trouble opérant.

Je m’abreuve à la source de tes yeux dorés

Et me perds dans leur blonde douceur vénérée.

(Ballade à la source de ton regard, p. 29.)
II.1.3. Le troisième état : Le souvenir de la mort du bien-aimé
La référence à cet état est aussi très récurrente dans le recueil. Mais il est rarement mentionné seul. Il est toujours précédé ou suivi d’un état d’extase, peut-être parce que le psychisme de la poète a été secoué violemment par le choc qu’elle est a reçu lors de la mort de son bien-aimé. En voici un exemple :
Tu étais là, vivant,

Radieux et heureux amant.

Soudain, pris en otage

Dans la fleur de l’âge

Tu n’as pu lutter

Contre tant d’adversité.

La maladie par méprise

N’en a fait qu’à sa guise

(Lune ne pleurs, p. 65.)

II.1.4. Le quatrième état : la compensation par le rêve
L’échappatoire auquel la poète a de temps à autre recours ici est le rêve de rencontrer son défunt amant mais sur terre et non dans le ciel. Citons à titre d’exemple son texte en prose poétique intitulé Douce apparition automnale où elle raconte qu’elle a rencontré son défunt amant au fond d’une forêt à proximité de chez elle :
« Tu surgis comme par magie au milieu de cette paisible atmosphère automnale. Tu étais là, magnifique, dressé devant moi dans ton habit de lumière à me contempler. J’étais échevelée et vêtue sobrement pour la circonstance. Mais tu me trouvas malgré tout aussi belle que dans tes songes. Tu me tendis les bras. Je courus m’y blottir, enfin ! »(5)

II.2. Le niveau supérieur de l’imaginaire et les modes de contact avec lui

II.2.1. La préciosité du niveau supérieur et ses qualités nobles
Étant donné que le niveau d’en haut abrite l’âme du bien-aimé, la présence de ce lieu est presque constante dans les premiers vers de chaque poème comme le montrent exemples suivants :
Le ciel semblait d’or
(Temps, p. 19.)

Ta voix, ode d’amour dans un ciel majuscule,
(Mélodie d’un soir, p. 15.)

Mélancolie de lune, noblesse éthérée,
(Perles de lune, p. 35.)

Pluies d’étoiles sur la toile brune du ciel
(Bonheurs éperdus, p. 41.)

Le temps se permet de suspendre son envol
Notre Lune fait une pause dans le ciel
(Rêve de vie, p. 45.)

La pluie projette sur la fenêtre ses larmes
(Larmes d’hiver, p. 47.)

La lune verse des larmes de nostalgie,
Les étoiles semblent s’éteindre petit à petit
Dans le ciel obscur à toute vie.
(Lune en pleurs, p. 64.)

Le soleil se décida enfin à briller,
(Février, p. 70.)

Le ciel nuageux en partance pour l’Orient
Dans l’auguste firmament
(Chevalier de lumière, p 74.)

La nuit a les couleurs de ton regard
Un halo de brume envahit le ciel
(Crépuscule p. 91.)

Mon blond prince est parti rejoindre les étoiles
Dans une lumière céleste azurée
(Prince poète, p. 101.)
Cette présence très marquée du niveau d’en haut qui résulte bien entendu de l’attachement de la locutrice à l’âme du bien-aimé est fréquemment associée, en plus de la notion d’ hauteur, aux notions de préciosité, de noblesse ainsi qu’aux objets et aux phénomènes naturels qu’il abrite que la poète personnifie en leur attribuant des sentiments humains tels que la tristesse (La lune et la pluie pleurent) et l’affabilité :
Les perles du ciel, sur ma fenêtre posées
Déposent en chœur les roses de tendres baisers
De lune, que la brune nuit offre à mon cœur.
(Perles de lune, p. 36.)
Toutes ces qualités dont le niveau d’en haut regorge les incitent à rêver d’y monter. Elle dit dans ce sens, s’adressant à son bien-aimé :
Que ne donnerai-je pour cet instant magique
Lovés tous les deux dans un monde féérique

(Que ne donnerais-je, p. 49.)

Bien entendu, Il n’est pas aisé de déterminer ici avec précision l’origine de cette vision sacralisée du ciel. Relèverait-t-elle de la simple foi religieuse, étant donné que le ciel pour le croyant dans les religions monothéistes abrite le royaume du créateur et pour cette raison il possède les qualités les plus sublimes et les plus nobles ? Ou serait-elle plutôt d’ordre psychologique c’est à dire une simple projection de l’image idéale du bien-aimé ancrée dans l’esprit de la locutrice par effet de contigüité sur le nouveau lieu où il a été transféré ? Ou bien les deux causes ont-elles contribué ensemble à la genèse cette vision ?
II.2.2. Positions de la locutrice par rapport au niveau d’en haut : jonction/disjonction

Quelle que soit la vraie origine de cette vision, la préoccupation de la poète de son bien-aimé prend deux formes différentes : l’une est sa tentative répétée et avec insistance de le contacter dans son monde supérieur, et l’autre est de s’abstenir de le tourmenter après son départ de ce monde éphémère.
II.2.2.1. Modes de contact avec l’âme du bien-aimé dans le ciel :
• 1er mode : Contact au niveau du désir et du souhait
La locutrice essaie de réaliser ce genre de contact sans la participation du bien-aimé. C’est ce qu’illustrent clairement ces deux exemples :
Que ne donnerais-je pour un baiser de toi
Pour ce plaisir inouï d’être dans tes bras
Blottie comme autrefois
Loin de ce monde tangible si près de toi
Près de l’infiniment grand, infiniment toi
Dans une même foi
(Que ne donnerais-je, p. 49.)

S’il m’était donné de faire un vœu en ce jour
Je me transformerais en papillon d’un soir
Voguerais sur la toile d’un ciel de velours
Jusqu’à ta couche, bercée de tendres espoirs
(Ballade en si, p. 25.)
• 2ème mode : le contact mental et spirituel
Ce mode est semblable à celui que pratiquent les soufis dans leurs tentatives d’accéder à l’être suprême et s’unir à lui. On peut l’observer par exemple dans le poème intitulé Conversation où elle dit(6) :
– Je t’attends depuis des lustres, reviendras-tu ?
À t’espérer je me morfonds, je n’en puis plus.
Et il lui répond :
– Ma chérie, laisse-moi encore un peu de temps
Juste le temps qu’il convient de donner au temps .(7)
.
Dans le poème Conversation aimable, c’est elle qui s’adresse à lui du début jusqu’à la fin :
Mon ami, mon bel amant,
Ce soir en pensée
Je vous adresse
Une kyrielle de folles caresses.
Je vous envoie également
Des millions de baisers
Tendres et embrasés .(8)
Mais quel que soit le genre de contact utilisé, son caractère illusoire aidant, il ne dure que quelques instants. Et par conséquent, la locutrice se retrouve d’emblée en face d’une infernale réalité souffrant d’un vide et endurant la pire privation. C’est que la poète exprime, à titre d’exemple, dans cette strophe :
Lorsqu’au petit matin vint éclore l’aurore
Sur la plage des songes d’un soir étoilé
La toile de mes rêves se retira alors
Déposant une rosée de cendres voilée (9)
II.2.2.2. Abstention au contact de l’âme du défunt amant
Quant à sa décision de s’abstenir à tourmenter l’âme de son défunt amant qui est contradictoire avec son attitude précédente, aucun indice dans la succession des poèmes tels qu’ils ont été classés dans le recueil n’indique si elle lui est postérieure donc définitive, ou si elle résulte d’un simple état d’âme passager et peut donc par conséquent être suivie d’un nouvel essai de contact du bien-aimé dans le but de communiquer avec lui. Mais, quelle que soit la nature de cette décision, et même si la locutrice ne la met pas à exécution, le fait même de la prendre indique qu’elle émane de sa foi. D’ailleurs quelques passages, bien qu’ils soient très peu nombreux, expriment explicitement cette attitude religieuse comme les deux strophes suivantes :
Ton discours preux réveillant les cieux
Fut bref mais lumineux.
Tu me disais que tu désirais
Partir te reposer en paix
Au royaume de notre Seigneur,
De sa céleste beauté
Et de ses infinies bontés.
Ton âme se devait donc de cesser d’errer
Inlassablement entre rêves et réalité.
Il me fallait abandonner cette idée
De te retenir désormais au-delà de toute adversité .(10)

Va, mon amour, pars en paix
Tu resteras à jamais dans mon cœur.
Je sais qu’un jour nous côtoierons
À nouveau notre tendre bonheur.
Les anges du ciel célèbreront
Nos heureuses retrouvailles .(13)

II.2.3. Formes d’apparition du défunt amant à la poète

Le défunt amant apparait à la poète depuis le refuge céleste où il est installé dans son refuge sous des formes très diverses qui se divisent en deux catégories d’après sa position par rapport à l’action selon qu’il soit actif (agent) ou passif (patient).

II.2.3.1. Les formes où il apparait comme agent

Parmi les images où il prend cet aspect, celle du chevalier oriental du désert que la poète se représente comme suit :
Tel un impérieux chevalier du désert
Imposant, preux et fier
Sur une monture impatiente et docile,
Tu es apparu cette nuit dans un de mes rêves .(12)
Et celle du prince poète :
Dans l’aérien crépuscule ainsi éclairé
Mon prince poète apparaît impérial
Il déroule un parchemin de félicité(13)

Les arpèges de la poésie de son âme
Charment d’une douce mélodie les cieux
Lesquels, dans la transcendance de cette gamme
Allument une à une les étoiles des lieux (14)

II.2.3.2. Les formes où il apparait comme patient
Ces formes ont pour la plupart de temps un aspect funèbre. Le bien-aimé y apparaît souvent résigné à la volonté du destin acceptant le sort que lui a réservé la fatalité. Et, dans ce contexte-ci, on remarque la récurrence de l’image qui le montre étendu dans une barque sans conducteur l’amenant vers une destinée tracée d’avance comme dans ces trois strophes :
Sur les rives de ma triste pensée
Aux aurores
Je vois passer cette barque presque paisible
Que j’avais déjà entre aperçue
Il y a quelques semaines
Encore
Elle voguait à perdre haleine
Avec un seul passager à son bord
Qui ne pouvait être dès lors
Que toi…
(Incontournable destinée, pp. 81-82.)

Ton embarcation cercueil
Continue sa course lente sans écueil.
Elle chemine démente et désespérément
Vers le lointain paradis des absents
(Destinée, p. 59.)
Comme nous le constatons, il n’y a aucun point commun entre d’un côté, le chevalier fort et robuste ou le poète qui entonne les chants de la vie et chante la beauté de l’existence et, de l’autre, l’homme faible dépossédé de sa volonté qui encaisse les coups du destin sans avoir la force de réagir.
Quelle est donc la vraie image du bien-aimé dans l’esprit de la poète ? Cette image changerait-elle selon son état d’âme du moment et son oscillation continuelle entre l’espoir et le désespoir, la force et la faiblesse ?
Malgré tout, ces deux genres d’images ne sont point incompatibles parce qu’elles relèvent, en fait, de deux niveaux différents. L’un est sexuel et l’autre métaphysique. Sexuellement, le bien-aimé du point de vue de la femme incarne le plus haut degré de beauté masculine tandis que la dimension métaphysique concernant l’être humain en général, se traduit aussi bien dans le christianisme que dans les autres religions monothéistes par la faiblesse de cet être vis-à-vis du destin, la nature éphémère de la vie sur terre, l’inéluctabilité de la mort et l’existence d’un bon Dieu au ciel qui appelle les humains auprès de lui quelle que soit la durée de leur vie. Donc il s’agit ici d’une image subjective se rapportant à un individu bien déterminé (l’amant) enchâssée dans une image très générale celle de l’être humain sans spécification aucune.

III. Les caractéristiques poétiques des poèmes du recueil
Du point de vue stylistique, l’ensemble des poèmes réunis dans ce recueil sont dominés clairement par le ton romantique. Cela s’observe dans le recours massif aux êtres et objets de la nature et leur association par la locutrice à son état d’âme. Cet accord entre le moi de la poète et la nature ainsi que sa vision chrétienne de l’univers et de l’existence, comme nous l’avions montré auparavant, la rattachent sans aucun doute au romantisme français fondé par Germaine De Staël et René de Chateaubriand au début du XIXème siècle et dont les plus représentants parmi leurs successeurs sont Lamartine, Victor Hugo, Alfred De Musset et Alfred De Vigny.

Quant au niveau des techniques d’écriture mises en œuvre notamment dans la confection des images et l’usage du rythme interne, l’empreinte d’écoles plus modernes comme le symbolisme et le poème en prose est très nette. Pour nous en assurer, examinons à titre d’exemple, ces quelques fragments de poèmes :
• Exemple 1 :

Ta voix, ode d’amour dans un ciel majuscule,
Étincelles en dentelle, mille et une perles,
Diadème de notes en écrin qui déferlent
Sur la portée de mon âme au cœur crépuscule.(15)
.Dans cette strophe, notre attention est d’emblée attirée par les mots « ciel » et « crépuscule » d’un côté et « âme » et « cœur » de l’autre ainsi que par l’ascendant qu’ont les objets de la nature présents sur le Moi de la poète. Mais nous remarquons également la qualité de préciosité qu’elle a attribuée au ciel en tant que contenant spatial élevé et sublime abritant l’âme du bien-aimé par opposition à son emplacement bas et dégradé sur terre. Ce qui est sans doute le reflet de sa croyance religieuse.

Mais si nous faisons abstraction de ces deux caractéristiques générales et nous examinons attentivement la structure de l’image en soi, nous y découvrirons deux traits dominants. Le premier est qu’elle constitue une image dynamique qui se meut entre deux limites : la voix de l’amant en tant qu’agent et le moi de la poète comme patient. Le second est que c’est une image composée, ceci du fait qu’elle englobe une comparaison dont le comparé (la voix) a quatre comparants : l’ode, les étincelles, les perles et le diadème de notes et que ces comparants se rattachent à deux sens : l’ouïe (ode–note) et la vue (étincelles-perles-diadème).
Un troisième trait est à signaler mais il concerne le rythme et non l’image : c’est le recours à l’asyndète à la place de conjonctions de coordination afin de lier les quatre comparants dont la succession produit une musicalité cadencée. Et ceci est bien entendu le fruit des capacités créatives de l’auteure.
• Exemple 2 :
Rayon de lumière, caresse du matin,
Oasis au centre de ce désert sans fin,
Mélodieuse lyre sur l’air du destin,
Votre sourire chavira mon cœur, enclin .(16)
Cette strophe concorde pleinement avec la précédente bien que nous l’ayons tirée d’un autre poème, d’abord par la présence explicite du destin, ensuite par le souffle romantique auquel renvoient les mots « rayon » (de lumière ), « matin » , « oasis » et « désert » empruntés au lexique de la nature. De plus, l’image est construite sur une dichotomie semblable : agent/patient (le sourire de l’amant/le cœur de la poète) entre lesquels se déplace un mouvement en sens unique jusqu’à ce qu’il soit couronné par une fin surprenante.
D’autre part, cette image est aussi composée, du fait qu’elle englobe une comparaison dont le comparé (le sourire) a également quatre comparants (le rayon de lumière-la caresse du matin-l’oasis-la lyre). Et la seule différence ici est que les comparants ont précédé le comparé.
La conformité entre ces deux images tirées de deux contextes éloignés et différents laisserait à penser que la poète possède un style spécifique dans le façonnement de l’image poétique. Ce qui reste bien sûr à démontrer en examinant un corpus suffisamment large.
Il en est de même pour le rythme interne qui est engendré également ici par la succession de quatre comparants sans conjonction de coordination.
Exemple 3 :
Mille perles scintillent dans mon cœur rosé,
Parent la nuit de mélodieux diamants,
Diadèmes ambrés de mes pensées embrasées
Qui se réclament de toi, bel et tendre amant .(17)
La poète nous a habitués à ce que ses images soient construites verticalement de haut en bas. Mais dans celle qu’elle a conçue dans ce passage, elle suit le sens opposé en prenant comme point de départ son cœur et comme arrivée son bien-aimé, même si c’est au niveau du souhait et non du réel. Cependant, cette image, du fait qu’elle soit à la fois dynamique (visuellement par le rayonnement et olfactivement par l’odeur de l’ambre) et composée (elle est constituée de deux niveaux : l’un est abstrait, celui des sentiments et de l’esprit et l’autre est concret auquel appartiennent la lumière et l’odeur), concorde totalement avec le procédé dont use l’auteure dans la conception de l’image poétique.
• Exemple 4 :
Le soleil s’est éteint dans le ciel ce matin
L’horizon de mon cœur s’est teinté de chagrin
Les boutons de rose se meurent avant d’éclore
Les fantômes nocturnes s’installent à l’aurore .(18)
Cette strophe comporte quatre images simples successives. Néanmoins, elles ne sont en réalité, du point de vue de l’Art abstrait, que des touches colorées à sens identique ou semblable, bien qu’elles soient en fait de différentes formes et de différentes couleurs. Et c’est pour cette raison qu’elles évoquent ensemble une ambiance générale marquée par l’assombrissement, la mort et la tristesse sur fond de paysage naturel en accord total avec l’état d’âme de la poète, ce qui confirme encore une fois sa sensibilité romantique.
Notre attention est attirée également par la structure interne de cette image qui est presque identique à celle des images examinées précédemment. Cela s’observe en premier lieu dans son caractère actif et dynamique qui lui permet de passer brusquement d’un état à un autre qui lui est contraire, ensuite dans sa forme complexe, du fait qu’elle est composée de sous-images simples successives se répartissant sur deux niveaux : abstrait (le Moi de la poète) et concret (le milieu externe).
Conclusion

Monique-Marie Ihry est venue, semble-t-il, à la poésie à la suite d’une expérience amoureuse profonde et sincère malgré son caractère brusque et bref puisqu’elle ne dura que quelques mois. Ceci l’a amenée à entreprendre une expérience poétique qui pourrait être la première en son genre dans la poésie française voire occidentale moderne. Et si cela s’avérait vrai, elle serait historiquement la seconde poète après la grande poète arabe ancienne Al Khansaa morte entre 634 et 644 qui se consacra à l’éloge d’un cher défunt bien qu’il fut son frère et non son amant.
D’autre part, Monique-Marie Ihry, en puisant sa poésie directement dans son expérience réellement vécue dans l’arène de la vie a fait revenir la littérature selon l’expression de Tzvetan Todorov « au cœur de l’humanité », et la poésie tout particulièrement à son essence première qui est d’après Paul Valéry « l’expression artistique d’une expérience vécue » alors que la poésie a été été réduite ou presque ces dernières années à des jeux linguistiques artificiels et insipides.
Toutefois, nous ne pouvons nous empêcher, à la fin de la lecture de ce recueil, de nous poser la question suivante : quelle sera la prochaine étape de cette poète après s’être convaincue d’accepter le fait accompli et avoir décidé de laisser l’âme de son défunt amant reposer en paix auprès de son créateur ? Peut-on dire qu’en publiant ce recueil, elle est arrivée au terme de cette expérience poétique amoureuse sans précédent ?

Références:

  1. Monique-Marie Ihry, Rendez-vous manqués , 2001, p. 12.
  2. Ibid. p. 13.
  3. Ibid. p. 17.
  4. Ibid. p 103.
  5. Ibid. p. 87. Douce apparition automnale
  6. Conversation, pp. 38 – 40
  7. Ibid., pp. 38 – 40
  8. Conversation aimable, p. 32.
  9. Songes d’un soir, p. 34.
  10. Chevalier de lumière, pp. 75-76.
  11. Ibid, p. 79..
  12. Ibid, p. 74.
  13. Prince poète, p. 101
  14. Ibid., p. 101.
  15. Mélodie d’un soir, p. 15.
  16. Rencontre, p. 17.
  17. Perles de lune, p. 35
  18. Silences, p. 43.

Bibliographie :
– Monique-Marie Ihry, Rendez-vous manqués, Ichraq Editions, Tunis 2011.
– Durand Gilbert, Les Structures anthropologiques de l’imaginaire : introduction à l’archétypologie générale, PUF, 1963.
– Wunenburger Jean-Jacques, L’imaginaire, collection Que sais-je, PUF, Paris 2003.
– Legros Sp, Monneyron F, Renard J-B Tacussel P, Sociologie de l’imaginaire, Colin, Paris 2007.
– Torodov Tzvetan, La littérature en péril, Flammarion, Paris 2007.

 

2 commentaires

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    Bravo mon ami Mohamed superbe critique littéraire

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    J’ai partagé su facebook, twitter et google.

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