Les entretiens de « Culminances » – 5 – Avec la poète mauricienne Patricia Laranco

Patricia Laranco

 

Qui est Patricia Laranco ?

Patricia Laranco est née à Bamako (Mali) d’un père français (d’origine espagnole) et d’une mère mauricienne. Elle a passé son enfance en Afrique Noire puis à Charente au sud-ouest de la France. Elle a fait des études supérieures d’histoire à Pau. Elle réside à Paris depuis 1979. Elle a exercé successivement, entre autres, les professions d’animatrice et d’employée de bibliothèque. Elle s’adonne à la poésie, à l’écriture de nouvelles onirico-fantastiques, à la photographie, au collage et à la peinture. Sa poésie laisse filtrer un univers énigmatique et ésotérique réellement à part, baignant dans une ambiance lugubre , sinistre et hantée visuellement par des apparitions étranges tels que les spectres , les silhouettes ,les semblants de lumière et dynamiquement par des actions inaccoutumées ou surréelles comme la construction de villes imperceptibles, le rire pathologique fou , l’accomplissant d’exploits féeriques par un personnage végétal …Dotée de capacités attentionnelles et imaginatives exceptionnelles et d’un regard perçant , filtrant et très sélectif , son stratagème de prédilection est de prendre comme point de départ un élément concret pertinent et suggestif et passer tout de suite du réel au fictif pour concevoir une image fantastique .L’observation de près de cet univers et de la démarche qu’elle y entreprend dévoilent une âme hypersensible projetant un intérieur blessé , rongé par l’incertitude, le vertige , la nausée et la sensation de solitude et angoissé par les notions de vide ,de néant et d’absurde sur un monde externe inerte , amorphe et calfeutré dans un isolement total par rapport à l’être humain. D’où la dimension existentielle et psychique profonde de son expérience poétique mais dans un sens typiquement larancoéen né d’un mélange cohérent et homogène des mondes de Sartre, de Freud et d’Edgard Allan Poe où le mental, le psychique et l’imaginaire font un. Sur le plan stylistique, ses poèmes sont traversés de bout en bout par des flots d’images inédites et empreints de connotations et de sens seconds.

 

 

 

Question 1: Vous êtes née en Afrique ( à Bamako) d’un père espagnol et d’une mère mauricienne puis depuis votre adolescence vous vivez en France. Comment ressentez-vous cet amalgame de quatre cultures en votre personne ? Est-ce sincèrement une richesse ou bien une source de flottement et d’indétermination intellectuelle et psychique ?

Patricia Laranco : Je répondrai : les deux, sans cacher que ce n’est pas toujours des plus facile à gérer. Pourtant c’est à cela que je dois de me sentir avant tout « humaine d’abord », avant tout « citoyenne du monde » et de m’intéresser, plus largement, un peu à toutes les cultures humaines, ainsi qu’à ce qui fait la « nature humaine », dans son essence. Pourquoi cette fascinante diversité dans les si nombreuses cultures que compte notre planète ? Et, en même temps, derrière toutes ces diversités, pourquoi tous ces invariants ?

Question 2 : Votre expérience poétique est décomposable en trois  principaux constituants : l’un est mental, un autre est psychique et le troisième est esthétique. Mais  en pratique,  ils font tous les trois un tout qui paraît indissociable .Commençons par le premier constituant :De tes poèmes se dégage une forte tendance à passer outre les aspects apparents des choses  à la recherche d’essences quelconques qui se situeraient en profondeur dans des zones invisibles .  Etes-vous guidée dans cette démarche par des théories phénoménologiques  comme celles de Husserl ou Merleau-Ponty ou autres  ou il ne s’agirait pour vous que d’une disposition naturelle et spontanée qui fait partie de votre personnalité ?

Patricia Laranco :Disons que je suis persuadée, depuis que j’ai l’âge de raison, que les apparences sont trompeuses et que, si l’on veut (mieux) comprendre le monde (dans la mesure du possible), il faut « creuser ». Le philosophe français contemporain Edgar Morin m’a appris que l’univers était extraordinairement complexe, et la lecture répétée de la Baghavad-Gîta et de certains grands maîtres spirituels de l’hindouisme, qu’il n’était qu’une illusion. La lecture d’assez nombreux ouvrages et revues de vulgarisation scientifique (notamment dans le domaine des sciences physiques) m’a aussi considérablement aidée à approfondir cet état d’esprit que, souvent, je tente d’exprimer au travers de ma poésie. Je pense que des tas de choses existent, qui demeurent invisibles à nos sens. Cela, la biologie le prouve aussi. Tout est une question de perception et d’angle d’approche.

Question 3 : Quant au deuxième constituant qui est d’ordre psychique, il se présente sous la forme d’une sorte de phobie inconsciente du monde externe peut-être héritée e la période prénatale. Et cette phobie pousse votre Moi poétique à s’emprisonner dans une solitude intérieure intense et et difficilement supportable .Que pensez-vous de cette lecture ?

Patricia Laranco: Je l’approuve. Je la trouve très juste. Le « cocon » est, c’est vrai, un des thèmes qui m’obsède le plus. Il peut être une source d’intense sécurité et d’intense bien-être, proche parfois de la béatitude mystique, comme il peut être une prison étouffante qui m’ « interdit » le monde extérieur. Peut-être est-ce dû, d’une part, à ma très grande introversion et, d’autre part, à l’enfance surprotégée que j’ai connue.

Question 4 : L’élément esthétique dans votre poésie quant à lui résulte justement des deux premiers constituants car il donne aux lecteurs de vos poèmes l’impression d’avoir affaire à un monde baignant dans l’irréel ,le fantastique et l’insolite .Ne pensez-vous pas que ce style, s’il répond parfaitement au critère le plus moderne de poéticité risque de constituer un handicap à la compréhension pour les lecteurs ordinaires qui constituent quand même la majorité des épris de l’art poétique?

Patricia Laranco : Je ne sais pas. C’est vrai que j’aime le fantastique et l’insolite. Quant à l’irréel, il me parait une porte ouverte vers l’évasion d’un monde que je trouve, je dois l’avouer, de plus en plus ennuyeux, ou de plus en plus dur. Dans mes écrits, il me semble qu’en général, j’emploie un langage plutôt simple, plutôt direct, même si, dans mon âge plus tendre, j’aimais bien (sans doute victime de mes influences surréalistes) faire usage d’un vocabulaire un peu tiré par les cheveux. Longtemps, j’ai cherché, un peu à l’imitation de Rimbaud, un langage autre, qui ouvre les portes sur l’inconnu, car c’était cette dimension-là qui me séduisait le plus dans la poésie. Je cherchais à provoquer, chez le lecteur, l’étonnement.

Question 5 :Moi qui vous suit de près de huit ans, je suis convaincu que votre univers poétique est essentiellement singulier .Mais cela ne nous empêche pas de trouver dans ce monde quelques ressemblances avec ceux de Franz Kafka et Allen Edgard Poe .En êtes-vous consciente ?

Patricia Laranco :Merci. C’est très flatteur. Ce sont deux géants de la littérature que j’admire énormément et qui, bien sûr, m’ont beaucoup marquée. Donc, plus ou moins consciemment, je me suis abandonnée à leur influence. L’absurde, l’onirisme, le fantastique, une certaine cruauté aussi, de même qu’une certaine présence de l’inquiétude. C’est là-dedans que je me retrouve.

Question 6 : Tout comme le poète français Philippe Correc vous tenez beaucoup à réunir vos poèmes dans des recueils de poésie et à participer aux foires des livres. Ce choix vous a-t-il jusqu’à présent donné satisfaction que vous souhaitiez ?

Patricia Laranco :Je n’ai commencé à publier des recueils qu’assez tard dans ma vie, à partir de 1995 et le dernier date de 2015. A l’heure qu’il est, j’avouerai que je n’ai plus tellement envie de publier, même plus dans des revues poétiques, où j’ai également sorti énormément de textes. Quant aux salons, marchés et foires, je m’en suis aussi un peu lassée. En fait, je crois que mon tempérament très introverti s’y prête peu. Je l’ai fait parce que certaines gens me le conseillaient, et parce que ça me sortait de temps en temps de ma « tanière ». Cela me permettait de nouer des contacts humains, et de faire plus ou moins connaitre mes ouvrages. Mais il est de notoriété publique que la poésie se vend mal et qu’elle n’intéresse pas du tout, par exemple, les médias et le grand public, du moins là où j’habite, en France. A présent, mes tendances casanières et « intérieures » ont repris le dessus, et je me tourne, presque en totalité, vers Internet pour « diffuser » ce que j’écris, et garder contact avec d’autres poètes ou artistes. J’y anime un blog et j’y ais un compte Facebook, assorti de deux pages, l’une littéraire, l’autre artistique. J’avouerai que l’envie de faire sortir un nouveau recueil dans les années à venir ne me tente plus, le dernier ayant été une sorte de « best of ».

Question 7 :J’ai remarqué que bien que vous viviez en France , vous êtes restée en relation avec le milieu littéraire mauricien ? Les Mauriciens connaissent-ils bien votre poésie et quel genre de relation entretiennent –ils avec vous ?

Patricia Laranco :Il était très important à mes yeux de garder un tel contact. J’ai eu, ainsi, la chance de pouvoir rencontrer pas mal d’écrivains mauriciens, parmi lesquels je peux compter les deux plus grandes romancières actuelles de l’île, Ananda Devi et Nathacha Appanah, ainsi que les poètes renommés que sont Jean-Georges Prosper, Tsang Mang King, Khal Torabully et Umar Timol. Mais, à mon grand regret, les Mauriciens ne connaissent quasiment pas ma poésie, bien que, pendant un temps, j’aie été publiée dans l’une de leurs revues poétiques aujourd’hui disparue, « Point-barre ». Pour ce qui est de ma relation avec les auteurs, je dirais qu’il m’arrive, de loin en loin, de les rencontrer lors des divers salons ou dédicaces en librairies qui se tiennent à Paris (Salon du Livre, par exemple) et que j’en publie certains, de manière plus ou moins régulière, dans mon blog, qui est prioritairement dédié aux poètes originaires des îles Mascareignes (Maurice, mais aussi La Réunion, Madagascar, les Seychelles, Mayotte et les Comores), de même qu’aux autre poètes de culture créole (Haïti, Antilles, Guyane). D’autre part, un certain nombre de Mauriciens et Mauriciennes « lambda » peuvent me lire grâce à Facebook.

Question 8 : Vos poèmes que j’ai traduits en arabe ont été bien accueillis par les lecteurs arabes .De votre côté, quel est votre avis sur les centaines de poèmes que j’ai traduis de l’arabe en français ?

Patricia Laranco :Ils représentent un travail impressionnant, qui doit être salué. J’en ai lu un certain nombre, et votre traduction a bien su me faire entrer dans l’univers de leurs auteurs. Grâce à ceux-ci, j’ai notamment découvert la sensibilité des poètes (hommes et femmes) de l’Orient arabe, que je ne connaissais presque pas, mis à part Mahmoud Darwich et quelques poètes libanais d’expression francophone. Ce que vous m’apprenez sur la réaction des lecteurs arabes à mes modestes textes me fait un immense plaisir.

Question 9 : Le facebook constitue-il un moyen efficace pour promouvoir la poésie ?

Patricia Laranco :Je pense que, sur Facebook comme ailleurs, la poésie ne touchera jamais que ceux qui y sont sensibles. Cependant, Facebook a, peut-être, le grand mérite d’aider le/la poète à échapper à ce qu’il convient d’appeler « l’effet-chapelle », « l’effet-petit cercle » que, pour ma part, je vis un peu comme un enfermement, en élargissant plus facilement le possible lectorat. Avec Facebook, on peut atteindre de potentiels lecteurs issus du monde entier. C’est un outil qui favorise les contacts, voire les échanges cosmopolites (entre lecteurs et écrivants susceptibles de se comprendre et de communiquer parce qu’ils peuvent  partager une même langue).

Question 10 : Quels sont vos projets proches et lointains ?

Patricia Laranco :A vrai dire, je fais peu de projets. J’ai plutôt l’habitude de vivre au jour le jour. L’une des choses qui me tiennent à cœur est, toutefois, de pouvoir fouler, un jour, le sol de l’Île Maurice. Pour l’Espagne, c’est déjà fait. C’est pays que je connais très bien, et que j’adore. Pour le reste, profiter de mes petits-enfants et continuer à écrire le plus longtemps possible.

 

 

 

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