Les archives des commentaires poétiques de Mohamed Salah Ben Amor : 26–Les poèmes de Gaëtan Parisi : 26 -27: Fini

Gaëtan Parisi

 

Enfance 

Comment oublier l’errance

Les coups de baguette

Les folles cachettes 

Les boutons d’or

Dans les près verts

Les vers de Jacques Prévert  

Appris avec effort

 

Enfance 

Comment prononcer ton nom

Sans dénaturer la diversité 

La richesse de l’universalité 

Être 

Un Être 

A naître 

Sur le bout des lèvres 

Des lèvres muettes

Des mères inquiètes 

 

Enfance

Comment valoriser les jeux étranges

Oublier les jambes en bâton des anges    

Les habiller de guenilles 

Leur donner des rêves de dentelle  

Accompagner les cocons de chenilles

Pour devenir belles demoiselles 

 

Enfance 

Je dois m’en tenir à moi

A l’image dans le miroir 

Mon mouroir 

Sans émoi 

Sans arrogance

Sans réédition

J’avance 

En perdition 

 

C’est mon seul pouvoir  

Me mouvoir

Entre précipices

Et hospices 

Entre mes cent ans 

Et le temps des genoux en sang

En quête de paroles

D’un regard 

Gaillard

Un symbole

Une reconnaissance 

L’amour sans absence 

 

Comment retrouver le trac

Le moment du bac

Des émotions en vrac

Comme devant le tableau noir

Immense tel le continent noir

Tableau d’erreurs 

Tableau d’horreurs

Frissons de mille couleurs

Sur les peaux métissées du bonheur

 

Je refuse de grandir

Je refuse de m’anéantir 

Je refuse de partir

J’entends l’accordéon

Disperser ses flonflons

Sur un rythme essoufflé

Je perçois son silence

Le vent de la nième danse 

Se noyer dans les voiles de satin 

De la robe de noce 

De l’ultime matin 

Et de la faucheuse précoce  

 

L’horloge s’est arrêtée à minuit

J’entends le son assourdissant 

Agonisant

Des battements lents

De la nuit 

Tomber

Retomber

Goutte par goutte

Dans le sablier 

L’ombre de mon âme

Se fond dans un épithalame 

Elle est la voix de son oraison

Toujours qualifiée de funèbre 

La chanson 

Des ténèbres 

 

J’ai accroché ma vieille peau au soleil

Elle brûle sous ses rayons vermeils

J’erre sans trajectoire

Vers le purgatoire 

Le désert de mon histoire

Le territoire de mes idées 

Blessées

Pansées  

Un projet pour vieillard

Voguer dans le brouillard

Sous le faisceau d’un phare

 

 

Enfance

Elle prend des distances 

Je m’enfonce dans le crépuscule d’une étoile 

Une étoile qui s’éteint  

Elle expose sa vaste toile

Sans teint 

La célèbre scène 

La plus obscène

La décrépitude 

D’une âme sans aptitude 

“Mourir de se racrapoter”

Comme le confesse Jacques Brel 

Dans ses murmures intemporels 

Je glisse sur des murs de glace

Je perds ma place

Je vis le vertige 

Du spasme qui afflige 

 

Loin de la désinvolture

Je me réduis telle une abréviature 

Dans quel repli de lumière

Trouverai-je la foi

Pour faire face à cette loi 

Loi obscure

Loi absurde de la nature 

 

Comment être un trait d’union

Entre le ciel et l’eau

Imiter les oiseaux

Être en retrait

Sur le silence de la terre

Et l’histoire des convictions

Être un pion 

Du souvenir éphémère 

Du récit épistolaire 

 

Enfin 

Résigné 

J’ai pleuré 

J’ai vidé l’encre de mes veines

Sur le cahier de ma déveine 

J’ai écrit le mot

Le mot de trop

Trois lettres abjectes

Infectes 

Puantes de vomissures 

Creusant les blessures

De la vie et de la mort 

Fin

 

Ce poème, bien différent des poèmes précédents du même auteur, des deux points de vue thématique et stylistique ,  laisse un peu à réfléchir, car si le retour à l’enfance, que ce soit en rêve nocturne ou en rêve éveillé ,  est une manière de retrouver l’être originel que l’on était et qui est , comme le dit Sigmund Freud (1856 -1939), « le père de l’adulte » et de s’y ressourcer et y puiser des énergies nouvelles , l’idée de la  mort nous renvoie , au contraire, dans la direction opposée , vers un futur terrifiant où nous cesserons d’exister , donc nous sommes là devant deux tendances , somme toute, incompatibles .Et l’une des  clés possibles, voire probables,  de cette contradiction est que l’image de la fin dont le poète est hanté ne serait pas réelle mais  abstraite et symbolique  et touchant un attachement particulier. Et dans ce cas, cette sensation n’aurait rien de négatif .Bien au contraire, elle serait le début d’un nouveau départ  qui sera renforcé par les ressources puisées dans le monde de  l’enfance  et notamment le rêve, le merveilleux, l’imagination  et  l’innocence .Cette interprétation trouverait sa  justification dans  l’état d’ébranlement affectif que lui a causé la rupture amoureuse unilatérale de la part de sa bien-aimée et à laquelle il a consacré la plupart de ses poèmes précédents. Pouvons-nous donc d’ores et déjà dire qu’il est sur le point de guérir de ce choc ? Seuls ses prochains poèmes nous le diront.

Stylistiquement, ce poème est le premier de cet auteur à  être aussi long. Est-ce aussi le début d’un autre style d’écriture ? Signalons au passage que la taille du poème dépend exclusivement de l’humeur du  poète qui tend soit vers l’expansion , soit vers la condensation sinon  vers  une  taille moyenne .Mais étant donné que c’est, apparemment, la première expérience avec ce genre de forme poétique, l’auteur a , visiblement, bien pris son temps, car le niveau de poétisation du texte n’a pas baissé du début jusqu’à sa fin .Bien plus,  le poète nous a gratifiés de plusieurs images surprenantes telles que (Tableau d’erreurs/ Tableau d’horreurs/ Frissons de mille couleurs/ Sur les peaux métissées du bonheur- J’entends le son assourdissant/ Agonisant/ Des battements/ Lents/De la nuit/ Tomber/Retomber/Goutte par goutte/Dans le sablier –  Enfance/Elle prend des distances/ Je m’enfonce dans le crépuscule d’une étoile/Une étoile qui s’éteint/Elle expose sa vaste toile/Sans teint ).Le rythme , de son côté, n’a pas perdu, malgré la longueur,  de son intensité grâce à l’accourcissement des vers et à la régularité des rimes et des sonorités .

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