Notre expérience douloureuse au journal « Al-Ayyam » ( Les jours ) en 1971


A la fin de l’année 1970, Mahmoud Zoghni , un homme de quarante ans ,originaire de la ville du Kef, était journaliste au journal « Al-Aamal »(L’action ), l’organe du parti au pouvoir où il s’occupait de la page consacrée au suivi des activités des tribunaux.
Un jour, il a décidé de lancer un projet privé dans le même domaine .Il a loué, à cet effet,  l’agrément d’un journal hebdomadaire au nom d’« Al-Ayyam »(Les jours ») qui avait cessé de paraître depuis le début des années cinquante et l’a consacré aux affaires judiciaires et aux procès de toutes sortes .
Ce journal paraissait chaque mercredi et tirait à quarante mille exemplaires. Il comportait en tout huit pages : l’une pour la jeunesse, une autre pour les arts du spectacle, deux pour le sport et les quatre restantes pour le thème principal : « les procès ».
Après la parution de quelques numéros, son directeur a trouvé les quatre pages consacrées au thème principal excessives, car la criminalité dans le pays était à cette époque beaucoup moins élevée qu’aujourd’hui. Et pour réduire ce nombre, il m’a contacté pour lui créer une page littéraire et en prendre la responsabilité. Mais vu que j’étais, à cette époque, encore étudiant et que le rythme des études à notre faculté était intense, je m’étais fait associer par deux autres étudiants :un nouvelliste, Hassine Loued et un poète,Hamadi Touhami El Kar. Nous choisîmes pour cette page le nom
de « Dépassements » qui figurait dans le titre de mon dernier article à ce moment-là « Les trois dépassements »et décidames de n’y publier que la poésie en prose, la nouvelle expérimentale, la critique moderne(formaliste ,structurale, psychanalytique. Intertextuelle …etc.) et la traduction d’articles puisés dans les ouvrages linguistiques, sémiotiques, poétiques …etc.).
Et pour prouver au milieu culturel notre loyauté et notre ouverture, nous avions permis aux classiques et néo-classiques de nous critiquer dans notre propre espace. Parmi les écrivains et poètes appartenant à ces deux tendances auxquels nous avions ouvert nos colonnes : Sadok Mazigh, Noureddine Sammoud, Abderrahman Kablouti, Abdallah Kahlaoui …
Quant aux poètes et écrivains novateurs à qui nous avons publié des textes , ils étaient nombreux dont Ezzeddine Madani ,Samir Ayyadi, Ahmed Mammou,Habib Zanned, Taher Hammami, Abdessalem Khrouf, Abderrahman Ayyoub,Wahid Khadhraoui,Tawfiq Zidi, Mohsen Belarbi …
Mais le journal « El Ayyam » n’a pas tardé à être mis à l’index , d’abord par les classiques et néoclassiques qui s’étaient mis à nous attaquer dans un journal hebdomadaire concurrent « Al-Masira »(Le parcours) de Salem Krir Marzouqi qui deviendra plus tard un ami, nous accusant d’extrémisme, non seulement culturel mais aussi politique, alors que notre groupe , bien que contestataire, était totalement indépendant , cette ligne directrice de laquelle je n’ai jamais dévié jusqu’à aujourd’hui.
D’autre part, le directeur du journal, Mahmoud Zoghni, bien qu’il appartînt au parti au pouvoir et travaillât dans son organe , il était mal vu par les autorités, parce qu’il avait des affinités avec Ahmed Mistiri , un ancien ministre de l’intérieur qui avait été destitué de son poste parce qu’il protestait contre l’absence de démocratie au sein du régime.
Un jour au mois de juin 1971, un inconnu s’est introduit à une heure tardive dans l’imprimerie où nous imprimions le journal « AL-Ayyam » et a fait glisser parmi les articles présentés à l’impression un article décrivant une scène horriblement obscène.
Le lendemain matin, le journal a été saisi par la police puis le tribunal a prononcé l’interdiction du journal lui-même. Et avec cette interdiction, notre groupe a perdu une bataille mais non la guerre, car nous avions surgi à nos adversaires d’une autre tribune :le journal « Al-Masira »(Le parcours ) qu’ils utilisaient pour nous attaquer .Mais c’était une autre histoire que je raconterai une autre fois.
Deux ans plus tard, j’étais professeur d’enseignement secondaire aux îles de Kerkennak au sud-est de la Tunisie quand l’un de mes amis m’a informé dans une lettre du décès de Mahmoud Zoghni à Tripoli où il avait émigré après avoir été congédié du journal « Al-Amal ».
Que Dieu le couvre de sa sainte miséricorde !Amen !

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