{"id":10886,"date":"2020-06-15T11:02:38","date_gmt":"2020-06-15T10:02:38","guid":{"rendered":"http:\/\/www.masharif.com\/fr\/?p=10886"},"modified":"2020-06-15T11:06:59","modified_gmt":"2020-06-15T10:06:59","slug":"travaux-colloque-tenu-2001-club-de-lassociation-anciens-eleves-de-lecole-sdiki-hommage-philosophe-tunisien-mahjoub-ben-miled-3-nicolas-beranger-resident-a-tunis-a","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.masharif.com\/fr\/2020\/06\/15\/travaux-colloque-tenu-2001-club-de-lassociation-anciens-eleves-de-lecole-sdiki-hommage-philosophe-tunisien-mahjoub-ben-miled-3-nicolas-beranger-resident-a-tunis-a\/","title":{"rendered":"Travaux du colloque tenu en 2001 au club de l&#8217;Association des Anciens \u00c9l\u00e8ves de l\u2019\u00c9cole Sdiki en Hommage au philosophe tunisien Mahjoub Ben Miled 3) Nicolas BERANGER : Un r\u00e9sident \u00e0 Tunis \u00e0 la fin du XVII\u00e8me et au d\u00e9but du XVIII\u00e8me.par :Manoubia Ben Ghedahem"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/www.masharif.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2020\/06\/231044_1749037568987_8208162_n.jpg\"><img loading=\"lazy\" class=\"alignnone size-medium wp-image-10887\" src=\"http:\/\/www.masharif.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2020\/06\/231044_1749037568987_8208162_n-196x300.jpg\" alt=\"\" width=\"196\" height=\"300\" srcset=\"http:\/\/www.masharif.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2020\/06\/231044_1749037568987_8208162_n-196x300.jpg 196w, http:\/\/www.masharif.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2020\/06\/231044_1749037568987_8208162_n.jpg 305w\" sizes=\"(max-width: 196px) 100vw, 196px\" \/><\/a><\/p>\n<div id=\"attachment_10888\" style=\"width: 235px\" class=\"wp-caption alignnone\"><a href=\"http:\/\/www.masharif.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2020\/06\/81989282_503882993596429_4625751864523096064_n.jpg\"><img aria-describedby=\"caption-attachment-10888\" loading=\"lazy\" class=\"wp-image-10888 size-medium\" src=\"http:\/\/www.masharif.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2020\/06\/81989282_503882993596429_4625751864523096064_n-225x300.jpg\" alt=\"\" width=\"225\" height=\"300\" srcset=\"http:\/\/www.masharif.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2020\/06\/81989282_503882993596429_4625751864523096064_n-225x300.jpg 225w, http:\/\/www.masharif.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2020\/06\/81989282_503882993596429_4625751864523096064_n.jpg 540w\" sizes=\"(max-width: 225px) 100vw, 225px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-10888\" class=\"wp-caption-text\">:Manoubia Ben Ghedahem<\/p><\/div>\n<p><a href=\"http:\/\/www.masharif.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2020\/06\/51hE0u1wdOL._SX316_BO1204203200_.jpg\"><img loading=\"lazy\" class=\"alignnone size-medium wp-image-10889\" src=\"http:\/\/www.masharif.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2020\/06\/51hE0u1wdOL._SX316_BO1204203200_-191x300.jpg\" alt=\"\" width=\"191\" height=\"300\" srcset=\"http:\/\/www.masharif.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2020\/06\/51hE0u1wdOL._SX316_BO1204203200_-191x300.jpg 191w, http:\/\/www.masharif.com\/fr\/wp-content\/uploads\/2020\/06\/51hE0u1wdOL._SX316_BO1204203200_.jpg 318w\" sizes=\"(max-width: 191px) 100vw, 191px\" \/><\/a><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>A la fin du 17\u00e8me, ou plus exactement en 1684, un commer\u00e7ant marseillais fait faillite et est oblig\u00e9 de quitter sa ville natale, et m\u00eame tout son pays et de s\u2019expatrier pour essayer de gagner un peu d\u2019argent pour payer ses cr\u00e9anciers. Pour les hommes dans sa situation, les Echelles \u00e9taient toutes indiqu\u00e9es. Les Echelles sont ces comptoirs\u00a0 c\u00f4tiers o\u00f9 un bon commer\u00e7ant pouvait se remplumer assez ais\u00e9ment. Il y a les Echelles du Levant et les Echelles de Barbarie. C\u2019est l\u00e0 que Nicolas B\u00e9ranger choisit de se rendre et plus pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 Tunis o\u00f9 il arrive au mois d\u2019octobre 1684, sur le vaisseau <em>Notre Dame de Consolation <\/em>avec <em>un\u00a0 projet de n\u00e9goce<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\"><strong>[1]<\/strong><\/a>. <\/em>D\u2019apr\u00e8s P. Grandchamp\u00a0 il est fort possible que Nicolas B\u00e9ranger soit\u00a0 venu ici dans le but de servir les int\u00e9r\u00eats de la Compagnie du Cap N\u00e8gre qui lui avait fait\u00a0 de belles promesses et laisser\u00a0 esp\u00e9rer de substantiels b\u00e9n\u00e9fices. D\u00e8s son arriv\u00e9e il va \u0153uvrer \u00e0 la conclusion d\u2019un trait\u00e9 de paix et de commerce entre la Tunisie et la France qui profite directement \u00e0 la Compagnie, mais une fois le trait\u00e9 sign\u00e9, celle-ci ne tient pas ses promesses. Bien que le projet pour lequel il est venu n\u2019ait pas abouti, Nicolas B\u00e9ranger reste \u00e0 Tunis o\u00f9 il meurt le 17 janvier 1707. Que fait-il entre temps\u00a0pour\u00a0 gagner sa vie dans cette ville o\u00f9 il est oblig\u00e9 de r\u00e9sider? La volumineuse correspondance qu\u2019il a laiss\u00e9e, pr\u00e8s de 900 lettres, nous montre ce n\u00e9gociant d\u00e9pourvu de capitaux, incapable de tirer profit des occasions qui se pr\u00e9sentent \u00e0 lui, et par l\u00e0 m\u00eame oblig\u00e9 de travailler pour autrui, en se contentant d\u2019une simple r\u00e9mun\u00e9ration, car il est devenu le correspondant <em>bien inform\u00e9 d\u2019un certain nombre de maisons de commerce de Marseille et de Livourne principalement.<\/em> Il les informe sur le march\u00e9 tunisien et sur les possibles bonnes affaires qu\u2019on peut y faire, et m\u00eame il ach\u00e8te pour elles et en leur nom certains produits\u00a0: c\u00e9r\u00e9ales, huile, laines, cuirs, \u00e9ponges\u2026ainsi qu\u2019en atteste sa correspondance. Il les embarque sur les bateaux en partance, et il prend livraison des produits envoy\u00e9s par les maisons-m\u00e8res et destin\u00e9s au march\u00e9 tunisien\u00a0: soies ardasses, laines fines, mati\u00e8res tinctoriales, draps, papiers, cassonades\u2026qu\u2019il se charge de vendre.\u00a0 Grandchamp a d\u00e9fini le r\u00f4le qu\u2019il a jou\u00e9 pendant plus de vingt ans\u00a0: <em>Nicolas B\u00e9ranger\u00a0 \u00e9tait en somme commissionnaire \u00e0 Tunis, mais commissionnaire sans capitaux et hors d\u2019\u00e9tat, par suite, de profiter des bonnes occasions qui se pr\u00e9sentaient. Le long d\u00e9lai qui s\u2019\u00e9coulait entre la demande de fonds \u00e0 Marseille et la r\u00e9ponse du correspondant rendait probl\u00e9matique toute n\u00e9gociation un peu s\u00e9rieuse.<\/em><\/p>\n<p>Donc, malgr\u00e9 ses capacit\u00e9s et son travail acharn\u00e9 il ne peut pas faire fortune. Pr\u00e8s de 10 ann\u00e9es apr\u00e8s son arriv\u00e9e \u00e0 Tunis il constate\u00a0:<em> il n\u2019y a pas plus pauvre que moi.<\/em> Et cela ne changera pas avec le temps.<\/p>\n<p>Paul Sebag a d\u00e9peint le cadre de sa vie\u00a0:<em> c\u2019est dans l\u2019ancien Foundouk des N\u00e9gociants, attenant \u00e0 l\u2019ancien consulat de France, rue de l\u2019Ancienne-Douane, \u00e0 Tunis que le n\u00e9gociant marseillais avait son appartement, son cabinet et son magasin. Son appartement se composait d\u2019une chambre, d\u2019une d\u00e9pense et d\u2019une cuisine\u00a0: on y trouvera apr\u00e8s sa mort, un lit, une table, six chaises, un bahut avec du linge de corps et du linge de maison, un miroir\u00a0; un garde-manger, des jarres de provisions et quelques ustensiles de cuisine. Son cabinet \u00e9tait meubl\u00e9 d\u2019une grande table de bois blanc, qui lui servait de bureau, de deux ou trois chaises, d\u2019\u00e9tag\u00e8res sur lesquelles s\u2019alignaient quelques livres et d\u2019une vieille caisse en noyer dans laquelle il rangeait pr\u00e9cautionneusement tous les papiers qu\u2019il ne voulait pas laisser tra\u00eener\u2026Quant \u00e0 son magasin, o\u00f9 il entreposait les marchandises dont il faisait commerce, il contenait, quand on en dressa l\u2019inventaire, quelques balles de basane, des rouleaux de fil de fer et des rames de papiers. <\/em><\/p>\n<p>Malgr\u00e9 ses conditions de vie somme toute assez difficiles, Nicolas B\u00e9ranger\u00a0 est un homme qui avait de la culture, il aimait lire\u00a0: \u00e0 sa mort, on trouve dans son cabinet, entre autres, une collection du <strong><em>Journal des Savants<\/em><\/strong>, r\u00e9unie gr\u00e2ce aux bons offices d\u2019amis rest\u00e9s \u00e0 Marseille. Et les \u00abdix cahiers d\u2019extraits du <strong><em>Journal des Savants<\/em><\/strong> \u00e9crits de la main du d\u00e9funt\u00a0\u00bb mentionn\u00e9s dans l\u2019inventaire dress\u00e9 apr\u00e8s sa mort, t\u00e9moignent de son souci d\u2019avoir tous les articles qui l\u2019int\u00e9ressent\u00a0 et dont il n\u2019a pas le num\u00e9ro. D\u2019apr\u00e8s\u00a0 Paul S\u00e9bag, \u00ab\u00a0<em>c\u2019est \u00e0 force de lire qu\u2019il eut un jour l\u2019id\u00e9e d\u2019\u00e9crire, non plus des lettres d\u2019affaires, mais un ouvrage o\u00f9 il raconterait par le menu tous les \u00e9v\u00e9nements auxquels il lui avait \u00e9t\u00e9 donn\u00e9 d\u2019assister ou de s\u2019informer \u00e0 bonne source depuis qu\u2019il \u00e9tait venu s\u2019\u00e9tablir \u00e0 Tunis<\/em>\u00a0\u00bb. Il a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 question de ces \u00e9v\u00e9nements dans la correspondance qu\u2019entretient Nicolas B\u00e9ranger avec ses diff\u00e9rents interlocuteurs europ\u00e9ens, vu leur incidence sur le commerce avec Tunis, mais un jour il d\u00e9cide d\u2019en faire le principal objet d\u2019un m\u00e9moire, qui figure dans l\u2019inventaire dress\u00e9, \u00e0 sa mort \u00ab\u00a0<em>un pacquet contenant sept cayer des r\u00e9volutions de Tunis escrits du dit deffunct<\/em>\u00a0\u00bb. Il sera imprim\u00e9 par Paul Lucas en 1712, sous le titre <strong><em>\u00a0M\u00e9moire pour servir \u00e0 l\u2019histoire de Tunis depuis l\u2019ann\u00e9e 1684<\/em><\/strong>. Voici ce qu\u2019il en dit\u00a0:<\/p>\n<p>p.6<em> un homme de m\u00e9rite, qui y avoit demeur\u00e9 un tems tr\u00e8s consid\u00e9rable<\/em> (\u00e0 Tunis)<em>, avoit laiss\u00e9 des m\u00e9moires de ce qui s\u2019y \u00e9toit pass\u00e9 de plus remarquable depuis 20 ans.<\/em><\/p>\n<p>Ce premier texte est un m\u00e9moire de 266 pages, imprim\u00e9es in-octavo. Il rapporte les \u00e9v\u00e9nements qui se sont d\u00e9roul\u00e9s dans le pays depuis le mois d\u2019octobre 1684, date de l\u2019arriv\u00e9e du n\u00e9gociant dans la R\u00e9gence, jusqu\u2019\u00e0 la mi-juin 1706, quelques mois avant son d\u00e9c\u00e8s. C\u2019est une p\u00e9riode-cl\u00e9, nous assistons \u00e0 la fin de la dynastie mouradite et, avec\u00a0 la r\u00e9volte de Ibrahim Al-Sharif, \u00e0 la pr\u00e9paration de l\u2019av\u00e8nement de la dynastie husseinite.<\/p>\n<p>Dans ce <strong><em>M\u00e9moire<\/em><\/strong>, Nicolas B\u00e9ranger\u00a0 fait la chronique au jour le jour des \u00e9v\u00e9nements dont il est le t\u00e9moin plus ou moins direct. Cette chronique de l\u2019histoire de la Tunisie \u00e0 la fin du XVII\u00e8me et au d\u00e9but du XVIII\u00e8me est \u00e9crite par un esprit curieux qui a vu beaucoup de choses et rassembl\u00e9 un grand nombre d\u2019anecdotes\u00a0: ensemble de constations d\u00e9sabus\u00e9es qu\u2019il n\u2019a m\u00eame pas pris la peine de faire pr\u00e9c\u00e9der d\u2019une introduction pour rappeler ce qui s\u2019est pass\u00e9 avant son arriv\u00e9e. Est-ce qu\u2019il comptait le faire un jour\u00a0? Ou s\u2019est-il limit\u00e9 volontairement \u00e0 ces notes qu\u2019il destinait \u00e0 des personnes plus aptes que lui \u00e0 en faire bon usage\u00a0? En r\u00e9alit\u00e9 ce ne sont pas les vraies questions \u00e0 poser, il convient de s\u2019interroger d\u2019abord sur les raisons qui l\u2019ont amen\u00e9 \u00e0\u00a0 entreprendre cette chronique et m\u00eame quand s\u2019y est-il mis\u00a0?<\/p>\n<p>Il est s\u00fbr qu\u2019il ne s\u2019est\u00a0 pas mis \u00e0 \u00e9crire d\u00e8s le premier jour de son arriv\u00e9e. D\u2019apr\u00e8s Paul S\u00e9bag, la publication\u00a0 du livre <strong><em>Histoire des derni\u00e8res r\u00e9volutions du royaume de Tunis et des mouvements du royaume d\u2019Alger<\/em><\/strong>, lui a probablement donn\u00e9 l\u2019id\u00e9e d\u2019\u00e9crire lui aussi cette chronique\u00a0 retouch\u00e9e vers 1702. Mais n\u2019emp\u00eache que la question reste pos\u00e9e\u00a0: pourquoi l\u2019a-t-il \u00e9crite?<\/p>\n<p>A mon avis pour deux raisons au moins\u00a0: d\u2019abord, et comme l\u2019a pens\u00e9 Sebag, pour faire une oeuvre qui lui permet de supporter sa d\u00e9ch\u00e9ance en cette terre \u00e9trang\u00e8re. L\u2019histoire est signe de culture, d\u2019ouverture d\u2019esprit, tr\u00e8s appr\u00e9ci\u00e9e du public, mais elle n\u2019est pas encore une science. C\u2019est la raison pour laquelle Nicolas B\u00e9ranger se permet de faire ce texte\u00a0: pas besoin de sp\u00e9cialisation,\u00a0 et il pense qu\u2019il va servir \u00e0 d\u2019autres personnes plus comp\u00e9tentes que lui.<\/p>\n<p>Mais il agit aussi dans un but moins noble, car p.41-42-43.\u00a0: il\u00a0 r\u00e8gle ses comptes avec\u00a0 le sieur Revolat en particulier et avec la soci\u00e9t\u00e9 Cap N\u00e8gre en g\u00e9n\u00e9ral. Il n\u2019y a qu\u2019\u00e0 voir le vocabulaire employ\u00e9.<\/p>\n<p>Mais \u00e0 mon avis, c\u2019est dans un autre but qu\u2019il a choisi de faire cette chronique au lieu d\u2019\u00e9crire une pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre ou autre chose, il \u00e9crit pour essayer de comprendre et de faire comprendre \u00e0 ceux demeur\u00e9s en Europe, ou peut-\u00eatre \u00e0 la post\u00e9rit\u00e9, ceux qu\u2019il qualifie de <em>Barbares<\/em>.<\/p>\n<p>Le livre sur l\u2019<strong><em>Histoire des derni\u00e8res r\u00e9volutions du royaume de Tunis et des mouvements du royaume d\u2019Alger, <\/em><\/strong>parut en 1689, soit 5 ans apr\u00e8s son \u00e9tablissement dans la R\u00e9gence. Pendant cette p\u00e9riode, Nicolas B\u00e9ranger a eu le temps de s\u2019installer, de conna\u00eetre les habitants de la R\u00e9gence, de la Barbarie. \u00ab\u00a0Barbarie \u00bb signifie\u00a0 toute l\u2019Afrique de Nord qui semble un espace clos, d\u00e9limit\u00e9 par la mer et le Sahara, \u00e0 l\u2019\u00e9cart du monde. Les visiteurs europ\u00e9ens sont\u00a0 les commer\u00e7ants, les missionnaires, les diplomates, les marins, et, malgr\u00e9 eux, les esclaves chr\u00e9tiens, et l\u2019adjectif qui en d\u00e9coule est \u00ab\u00a0barbaresque\u00a0\u00bb auquel Nicolas B\u00e9ranger substitue volontairement l\u2019autre adjectif tr\u00e8s proche<em> Barbares<\/em>. Traiter les Tunisiens de barbares est la reprise d\u2019un discours cautionn\u00e9 par l\u2019histoire, du temps o\u00f9 la Gr\u00e8ce symbolisait la civilisation et o\u00f9 tous les autres peuples \u00e9taient qualifi\u00e9s de barbares\u00a0: est barbare celui qui est hors de l\u2019aire civilisationnelle.<\/p>\n<p>Quelle est l\u2019aire civilisationnelle par excellence \u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 \u00e9crit Nicolas B\u00e9ranger\u00a0?<\/p>\n<p>L\u2019Europe, nouveau point \u2018o\u2019 du monde m\u00e9diterran\u00e9en et fi\u00e8re de sa civilisation.<\/p>\n<p>Et qui est par d\u00e9finition hors de cette aire\u00a0?<\/p>\n<p>D\u00e8s le Moyen \u00e2ge, il existe une image de l\u2019orient, du monde musulman en g\u00e9n\u00e9ral, tr\u00e8s particuli\u00e8re et qui resurgit dans les chansons de geste, un monde de cruaut\u00e9, de barbarie, de violence guerri\u00e8re, ce qui n\u2019enl\u00e8ve rien \u00e0 son aspect enchanteur, empreint de luxe et d\u2019opulence. A cette image s\u2019oppose celle de l\u2019Europe qui est plus un \u00e9talon socioculturel qu\u2019un point de rep\u00e8re g\u00e9ographique. Partant, plusieurs r\u00e9gions du monde, par exemple la Barbarie, perdent leur sens strict de localisation pour d\u00e9signer un univers particulier, d\u00e9termin\u00e9 par des crit\u00e8res d\u2019ordre physique, climatique, mais surtout humains.<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, nous allons nous int\u00e9resser \u00e0 l\u2019image de la Tunisie qui ressort du <strong><em>M\u00e9moire, <\/em><\/strong>et le regard port\u00e9 sur l\u2019Autre car il est symptomatique d\u2019une id\u00e9ologie et de la place qui lui est r\u00e9serv\u00e9e.<\/p>\n<p>Nicolas B\u00e9ranger \u00e9tant \u00e9tranger \u00e0 Tunis, il aurait plus de\u00a0 recul pour d\u00e9crire les \u00e9v\u00e9nements et les habitants, mais au lieu de se limiter \u00e0 cela, il tente de les \u00abcomprendre\u00a0\u00bb, cet acte signifie \u00e0 la fois \u00ab\u00a0interpr\u00e9ter\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0inclure\u00a0\u00bb, pour ce faire, il les juge en fonction de sa propre \u00e9chelle, il mesure selon ses normes, il cherche \u00e0 retrouver en Tunisie une structure dont le mod\u00e8le serait\u00a0 la structure europ\u00e9enne, le mod\u00e8le politique europ\u00e9en mais surtout fran\u00e7ais.<\/p>\n<p>Il dresse une \u00e9tude qui tend vers l\u2019exhaustivit\u00e9\u00a0:<\/p>\n<p>Il d\u00e9crit les principales personnes\u00a0:<\/p>\n<p>1) Le physique\u00a0: peu de d\u00e9tails, il insiste essentiellement sur les traits distinctifs\u00a0: noir\u2026<\/p>\n<p>2) Mais il privil\u00e9gie les portraits en actes (par ce qu\u2019il fait), il a recours \u00e0 la satire, \u00e0 l\u2019ironie, pour illustrer un portrait\u00a0 n\u00e9gatif: il fournit des exemples concrets des exactions cruelles et honteuses des beys. Il assure de l\u2019authenticit\u00e9 des faits rapport\u00e9s par sa valeur testimoniale.<\/p>\n<p>Il d\u00e9crit aussi le paysage polic\u00e9\u00a0: vie citadine et architecture. Cercles concentriques\u00a0 de l\u2019ensemble qu\u2019est la ville (ville, rues, cours, jardins, terrasses, boutiques, murs, murailles, ports) aux maisons particuli\u00e8res et \u00e0 leurs int\u00e9rieurs (demeures, maisons, tapis, toits, chambres, portes, fen\u00eatres\u2026); avec un monde \u00e0 part\u00a0: le bardou, qui rev\u00eat des allures de microcosme.<\/p>\n<p>Il parle de la civilisation et de l\u2019homme\u00a0:<\/p>\n<p><strong>*<\/strong>les ethnies\u00a0: arabe, turc, maure, italien, europ\u00e9en\u2026<\/p>\n<p><strong>*<\/strong>la vie publique\u00a0:<\/p>\n<p>&#8211; organisation politique\u00a0: sultan, dey, bey, pacha, consul, gouverneur, prince, janissaires, officiers\u2026<\/p>\n<p>&#8211; organisation sociale\u00a0: esclaves, serviteurs, marchands, po\u00e8tes, danseuse\u2026<\/p>\n<p>&#8211; religion\u00a0: Islam, juif, missionnaires\u2026<\/p>\n<p>&#8211; guerre\u00a0: pistolets, sabre, soldats, alliance, si\u00e8ge\u2026<\/p>\n<p>Mais \u00e9tant en terre \u00e9trang\u00e8re, par d\u00e9finition diff\u00e9rente, il cherche, gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019\u00e9criture, \u00e0 prouver son identit\u00e9\u00a0: je ne suis pas comme ces gens-l\u00e0, je suis moi et eux sont l\u2019autre.<\/p>\n<p>Et la R\u00e9gence appara\u00eet comme la terre de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 par excellence: Moi \/\/ eux, europ\u00e9ens \/\/ levantins, musulmans \/\/non musulmans, chr\u00e9tiens europ\u00e9ens \/\/ non chr\u00e9tiens non europ\u00e9ens\u2026<\/p>\n<p>Un second degr\u00e9 dans l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 vient renforcer le premier\u00a0: l\u2019autre de l\u2019autre\u00a0: Tunisiens \/\/ Alg\u00e9riens, hommes\u00a0\/\/ femmes, beldis \/\/ b\u00e9douins\u2026 que l\u2019auteur tente de rendre par la classification et l\u2019identification des diff\u00e9rents groupes\u00a0: Maures, turcs, alg\u00e9riens assimil\u00e9s aux turcs, juifs, b\u00e9douins, reni\u00e9s, tunisiens et parfois tunisains, dans le m\u00eame chapitre (p.63).<\/p>\n<p>Maures = parfois les b\u00e9douins mais surtout les habitants de la ville.<\/p>\n<p>p.60\u00a0: <em>Maures du pays, gens tr\u00e8s peu aguerris.<\/em><\/p>\n<p>p.62\u00a0: <em>les deux peuples<\/em> alg\u00e9riens et tunisiens.<\/p>\n<p>En somme, il n\u2019y a pas de peuple tunisien\u00a0: le royaume est un m\u00e9lange de diff\u00e9rentes personnes d\u00e9finies par leurs origines ou leur religion\u00a0: turc (origine), maure (origine), gerbiens (p.77, lieu d\u2019origine), portugais, florentin\u2026ou\u00a0 juifs, reni\u00e9\u00a0: espagnol, grec, sicilien\u2026 Face \u00e0 ce morcellement de la population tunisienne l\u2019europ\u00e9en, en Tunisie, reste europ\u00e9en, m\u00eame esclave. L\u2019unit\u00e9 des europ\u00e9ens\u00a0instaure une complicit\u00e9 entre eux face aux autres qui sont non europ\u00e9ens\u00a0.<\/p>\n<p><strong>\u00a0<\/strong>L\u2019\u00e9tude du vocabulaire renseigne sur la vision qu\u2019a l\u2019auteur de la R\u00e9gence\u00a0:<\/p>\n<p>p.36\u00a0: 1<sup>er<\/sup> emploi du mot <em>barbarie, <\/em>jusqu\u2019ici il \u00e9tait question de Tunis. Cet emploi vient renforcer l\u2019exemple donn\u00e9 sur les usages locaux qui sont si contraires \u00e0 ceux de l\u2019Europe qu\u2019ils paraissent illogiques, barbares \u00e0 la limite.<\/p>\n<p>p.40\u00a0: 2<sup>\u00e8me<\/sup> emploi, La Barbarie ce sont ces gens qui attaquent en temps de paix \u00ab\u00a0<em>\u2026venir en Barbarie tirer raison de quelques prises faites en temps de paix<\/em>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>p.41\u00a0: alors que <u>b<\/u>ey et <u>d<\/u>ey sont en minuscules, le <u>R<\/u>oi (de France) est en majuscule\u00a0: le seul, le vrai.<\/p>\n<p>p.51\u00a0: description des soldats turcs<em>: canaille, chiens enrag\u00e9s,\u2026<\/em>\u00a0\u00a0\u00a0 \/\u00a0 <em>pauvres mis\u00e9rables\u00a0<\/em>: les maures.<\/p>\n<p>(difficult\u00e9 d\u2019identifier l\u2019autre\u00a0: tant\u00f4t <em>alg\u00e9riens<\/em> tant\u00f4t <em>turcs<\/em>)<em>.<\/em><\/p>\n<p>p.63\u00a0: ces <em>barbares<\/em> = les tunisiens.<\/p>\n<p>Une remarque sur le vocabulaire s\u2019impose\u00a0: dans son souci de faire conna\u00eetre Tunis aux europ\u00e9ens, Nicolas B\u00e9ranger recourt \u00e0 l\u2019analogie\u00a0: il construit le pluriel d\u2019un mot arabe sur le mod\u00e8le fran\u00e7ais\u00a0: un spahi \/ des spahis au lieu de spahias.<\/p>\n<p>Il proc\u00e8de \u00e0 une traduction\u00a0:<\/p>\n<p>p.47\u00a0: un bazar pour souk, esquif pour skifa, gouffe pour quffa.<\/p>\n<p>p.48\u00a0: amals pour hamm\u00e2ls<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>.<\/p>\n<p>Mais s\u2019il est un point sur lequel il a vraiment insist\u00e9, ce sont les usages de la Barbarie, qui lui paraissaient r\u00e9ellement barbares, m\u00e9lange de cruaut\u00e9 et de faste protocolaire\u00a0:<\/p>\n<p>p.36\u00a0: <strong>*<\/strong>comment on ne poursuit pas un ennemi.<\/p>\n<p>*autre coutume barbare\u00a0: offre de Mamed bey.<\/p>\n<p>p.38\u00a0: Ouled Sa\u00efd\u00a0: aucun respect, aucun discernement\u00a0: <em>ils d\u00e9robaient <\/em>(quelques b\u0153ufs et quelques moutons) <em>tant aux amis qu\u2019aux ennemis<\/em>.<\/p>\n<p>p.46\u00a0: ex\u00e9cution d\u2019un notaire, d\u2019un turc et d\u2019un maure\u00a0: cruaut\u00e9 barbare.<\/p>\n<p>p.62\u00a0: r\u00e9ception d\u2019un cheikh des maures\u00a0: <em>Mamed bey le fut recevoir \u00e0 la porte de la ville, lui donna la droite dans la marche et le conduisit dans sa maison apr\u00e8s l\u2019avoir fait saluer de 50 coups de canons.<\/em><\/p>\n<p>p.63\u00a0: diff\u00e9rence par rapport au comportement europ\u00e9en\u00a0: le pacte de vassalit\u00e9 est nul\u00a0: la Porte ne prot\u00e8ge pas ses vassaux.<\/p>\n<p>p.70\u00a0: c\u00e9r\u00e9monie d\u2019intronisation du bey <em>lui mit le caftan au son du canon.<\/em><\/p>\n<ul>\n<li>punition <em>\u00eatre mis \u00e0 la bouche du canon<\/em> (diff\u00e9rent des modes d\u2019ex\u00e9cution europ\u00e9ens).<\/li>\n<\/ul>\n<p>p.73\u00a0: description tr\u00e8s particuli\u00e8re des fonctions de dey et de bey\u00a0: ces magistrats\u00a0: <em>le dey extorquait <\/em>(de l\u2019argent) <em>des habitants de Tunis, et le bey tirait ce qu\u2019il pouvait de ceux de la campagne.<\/em><\/p>\n<p>p.78\u00a0: <strong>*<\/strong>mort du dey\u00a0: <em>tous les habitants, par une barbarie sans exemple que chez eux, demand\u00e8rent \u00e0 manger sa chair crue\u00a0: son corps, en effet, fut hach\u00e9 en pi\u00e8ces et mang\u00e9 par tous les Tunisains qui en purent avoir..<\/em><\/p>\n<p>* autre coutume\u00a0: pr\u00e9senter les t\u00eates des morts au peuple, au bey, au dey\u2026<em>lieu accoutum\u00e9<\/em> (p.88).<\/p>\n<p><strong>*<\/strong> <em>supplice en usage chez les enfants\u00a0 \u00e0 Tunis\u00a0: couper les parties du noir, les lui mettre dans la bouche et le tra\u00eener par toute la ville.<\/em><\/p>\n<p>p.88\u00a0: <strong>*<\/strong><em>Tirer le canon pendant 3 jours en signe de r\u00e9jouissances.<\/em><\/p>\n<p><strong>*<\/strong><em>ordinaire du peuple tunisien<\/em> insulter les malheureux.<\/p>\n<p><strong>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/strong>*se r\u00e9fugier dans un marabout\u00a0: <em>Sidi bouraoui, sidi Ben Arous.<\/em><\/p>\n<p><strong>*<\/strong><em>deys d\u00e9mis sont envoy\u00e9s aux Ovans.<\/em><\/p>\n<p>Avec Amurat bey, l\u2019auteur a trouv\u00e9 son sujet id\u00e9al\u00a0: p.94\u00a0:<\/p>\n<p><strong>*<\/strong>Amurat bey anthropophage\u00a0: <em>il les <\/em>(3 des notables de Tunis)<em>\u00a0 fit servir dans un bassin au milieu de sa table, en mangea lui-m\u00eame un morceau tout cru et en coupa plusieurs autres qu\u2019il fit cuire pour les faire manger \u00e0 ses gens.<\/em><\/p>\n<p><strong>*<\/strong>Autre usage\u00a0: <em>d\u00e9terrer les cadavres.<\/em><\/p>\n<p>p.95\u00a0: <em>barbaries ordinaires d\u2019Amurat bey.<\/em><\/p>\n<p>p.101\u00a0: Amurat bey\u00a0: <em>\u2026mangea et fit manger au dey de la chair <\/em>(de son oncle Mamed bey) <em>plus qu\u2019\u00e0 moiti\u00e9 pourrie. <\/em>Mamed bey \u00e9tait mort et enterr\u00e9 depuis 3ans.<\/p>\n<p>Par contre, il n\u2019y a\u00a0 aucune mention\u00a0 des travaux accomplis par les beys ou les deys dans Tunis ou dans le royaume. Une seule remarque\u00a0p.78\u00a0: Mamed bey avait fait de grandes acquisitions \u00e0 Tunis.<\/p>\n<p>Dans la Tunisie de Nicolas B\u00e9ranger 2 modes de relations cohabitent\u00a0:<\/p>\n<p><strong>*<\/strong>celui des relations diplomatiques, avec l\u2019Europe, et la Porte Sublime, c\u2019est-\u00e0-dire avec le monde civilis\u00e9,<\/p>\n<p><strong>*<\/strong>celui des luttes qui s\u00e9vissent entre les <em>Barbares<\/em>.<\/p>\n<p>Et avec le repr\u00e9sentant de la cour de France en visite en Barbarie (p.40)\u00a0ce sont 2 syst\u00e8mes en contact, un face \u00e0 face r\u00e9v\u00e9lateur\u00a0: qui de la morgue du repr\u00e9sentant du roi de France ou de\u00a0 l\u2019ent\u00eatement\u00a0 du bey va l\u2019emporter\u00a0? L\u2019intervention de Nicolas B\u00e9ranger va servir le bon ordre\u00a0et amener le bey \u00e0 se soumettre.<\/p>\n<p>Ce qui ressort de ces cahiers c\u2019est que l\u2019Europe est en position de force pour ne pas dire de domination, d\u2019un c\u00f4t\u00e9 des partenaires forts et de l\u2019autre des partenaires faibles.<\/p>\n<p>A travers ses cahiers, Nicolas B\u00e9ranger juge, \u00e9tudie et d\u00e9crit\u00a0: il est dans une position dominante par rapport aux Tunisiens.<\/p>\n<p>Par l\u2019\u00e9criture, l\u2019autre devient \u00ab\u00a0objet\u00a0\u00bb et essayer de le d\u00e9limiter par \u00ab\u00a0barbare\u00a0\u00bb est en soi un acte de violence. Nicolas B\u00e9ranger tente\u00a0 de montrer que la Tunisie est une terre de violence d\u00e9brid\u00e9e, qui \u00e9chappe \u00e0 toute loi, alors\u00a0 que l\u2019Europe est civilis\u00e9e, c\u2019est-\u00e0-dire, elle a ma\u00eetris\u00e9 sa violence.<\/p>\n<p>Une de ses conclusions est que nous, europ\u00e9ens, sommes sup\u00e9rieurs aux autres, \u00e0 eux parce que notre civilisation est sup\u00e9rieure \u00e0 la leur. Ils ont besoin d\u2019\u00eatre surveill\u00e9s, corrig\u00e9s car ils sont incapables de se gouverner eux-m\u00eames. La Tunisie\u00a0se r\u00e9v\u00e8le un champ d\u2019\u00e9tudes sur le vif, un laboratoire.<\/p>\n<p>Et l\u2019auteur se pose en d\u00e9tenteur de la parole souveraine et\u00a0 du savoir. Son discours est \u00e0 la fois le r\u00e9cit d\u2019une d\u00e9couverte et une le\u00e7on de choses magistrale. Quand l\u2019auteur nomme l\u2019autre, l\u2019\u00e9tranger, il admet sa diff\u00e9rence mais affirme plus nettement sa sup\u00e9riorit\u00e9 sur lui par un acte qui s\u2019assimile\u00a0 \u00e0 une appropriation. L\u2019acte de la nomination est le fondement de toute communication puisqu\u2019il permet\u00a0 d\u2019effectuer un rep\u00e9rage pour les interlocuteurs. Il affirme aussi le savoir de Nicolas B\u00e9ranger qui se trouve investi d\u2019un savoir d\u00e9miurge puisqu\u2019en nommant il conf\u00e8re l\u2019existence v\u00e9ritable. Citer les noms est une appr\u00e9hension de l\u2019inconnu ma\u00eetris\u00e9 puisque d\u00e9nomm\u00e9\u00a0 donc class\u00e9.<\/p>\n<p>Mais il semble qu\u2019il ait oubli\u00e9 que les autres nous sont inf\u00e9rieurs parce qu\u2019on les juge par les crit\u00e8res qu\u2019on s\u2019applique \u00e0 soi-m\u00eame. Ce qui nous permet de soulever le probl\u00e8me de la vision de Nicolas B\u00e9ranger.<\/p>\n<p>Sa vision est symptomatique de la politique europ\u00e9enne et surtout fran\u00e7aise de son \u00e9poque: le 17<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle voit s\u2019ouvrir une longue p\u00e9riode de pr\u00e9pond\u00e9rance fran\u00e7aise en M\u00e9diterran\u00e9e. On forme m\u00eame le projet de cr\u00e9er pour le duc de Nevers un empire de Constantinople.<\/p>\n<p>Au 17<sup>\u00e8me<\/sup> on commence aussi \u00e0 chercher \u00e0 comprendre les fondements de l\u2019Islam\u00a0: la premi\u00e8re traduction du Coran en fran\u00e7ais, sign\u00e9e par Du Ryer, date de 1647. Nombre\u00a0 d\u2019auteurs d\u00e9fendent l\u2019Islam contre les pr\u00e9jug\u00e9s m\u00e9di\u00e9vaux, tels Richard Simon (1638 \u2013 1712) qui compose une <strong><em>Histoire critique de la cr\u00e9ance et des coutumes des nations du Levant <\/em><\/strong>\u00a0(1684) ou Pierre Bayle qui pr\u00e9sente une biographie assez objective de la vie\u00a0 de Mahomet dans son dictionnaire critique de 1684.<\/p>\n<p>L\u2019Europe commence \u00e0 poss\u00e9der un savoir syst\u00e9matique croissant sur l\u2019Orient, savoir renforc\u00e9 aussi par un int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral pour ce qui est autre, inhabituel, servi par des romanciers, des po\u00e8tes, des traducteurs et des voyageurs de talent. La dialectique de l\u2019information et du contr\u00f4le\u00a0est telle que le savoir donne le pouvoir et un pouvoir plus grand\u00a0 demande plus de savoir.<\/p>\n<p>Les cahiers de Nicolas B\u00e9ranger ont plus de valeur en tant que signe de la puissance europ\u00e9enne sur la Tunisie qu\u2019en tant que discours v\u00e9ridique sur elle<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>. Il ne cherche pas \u00e0 d\u00e9finir les lois du devenir d\u2019une nation, devenir qu\u2019il croit soumis au hasard (et \u00e0 la Providence), selon une conception fataliste et absurde de l\u2019ordre des choses. Pour lui, Tunis = un chaos = absurdit\u00e9 = c\u2019est un monde d\u2019o\u00f9 la divinit\u00e9, dieu, est absente, ce qui est oppos\u00e9 \u00e0 la conception de l\u2019histoire et \u00e0 la vision de l\u2019histoire en Europe.<\/p>\n<p>En conclusion, je dirai seulement qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 on voyageait plut\u00f4t en Orient, pourquoi certains allaient-ils dans le sud\u00a0? En Afrique du nord, dans le d\u00e9sert\u00a0?<\/p>\n<p>Aller en orient\u00a0c\u2019est\u00a0 chercher une origine, par contre le d\u00e9sert est un non lieu.<\/p>\n<p>C\u2019est peut \u00eatre dans ce non lieu que Nicolas B\u00e9ranger s\u2019est retrouv\u00e9. D\u2019abord en se d\u00e9finissant par rapport \u00e0 une alt\u00e9rit\u00e9, puis en se survivant\u00a0: le commer\u00e7ant en faillite, qui est venu \u00e0 Tunis avec un dessein bien pr\u00e9cis\u00a0: faire fortune et rentrer \u00e0 Marseille, a pris une belle\u00a0 revanche sur <em>sa mauvaise fortune. <\/em><\/p>\n<p>Pour la post\u00e9rit\u00e9, Nicolas B\u00e9ranger est un commer\u00e7ant qui s\u2019est trouv\u00e9 parfois investi d\u2019une mission diplomatique et qui s\u2019est donn\u00e9 une mission scientifique.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n[1] Toutes nos r\u00e9f\u00e9rences ult\u00e9rieures renverront \u00e0 cette \u00e9dition\u00a0: BERANGER (Nicolas), <strong><em>La R\u00e9gence<\/em><\/strong><strong><em> de Tunis \u00e0 la fin du XVII\u00e8 si\u00e8cle<\/em><\/strong>, Paris, L\u2019Harmattan, 1993.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\"><\/a><\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Portefaix.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> Valeur que nous ne saurons nier.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; A la fin du 17\u00e8me, ou plus exactement en 1684, un commer\u00e7ant marseillais fait faillite et est oblig\u00e9 de quitter sa ville natale, et m\u00eame tout son pays et de s\u2019expatrier pour essayer de gagner un peu d\u2019argent pour payer ses cr\u00e9anciers. Pour les hommes dans sa situation, les Echelles \u00e9taient toutes indiqu\u00e9es. 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